Il a enseigné à New York, Kyoto, Vancouver, Lausanne et Genève. Il a parcouru l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. Et pourtant, c’est à Champex-Lac que le professeur Kurt Hostettmann a choisi de s’établir pour de bon. Lors des Journées Digitourism de mai 2026, ce spécialiste mondial des plantes médicinales a livré une conférence aussi savante qu’intime sur les plantes alpines et sur ce qui fait l’esprit unique de ce village alpin.
Tout a démarré en 1969. Étudiant en doctorat à l’Université de Neuchâtel, Kurt Hostettmann se voit confier une thèse sur les gentianes alpines. Son directeur de thèse, le professeur Favarger, lui indique où trouver les plantes : au jardin alpin Flore-Alpe de Champex. « Je ne connaissais pas Champex, on m’y a envoyé. Je ne l’avais jamais vu, jamais entendu parler. »
Sur place, il rencontre Egidio Anchisi, le jardinier légendaire du site. « Il connaissait toutes les plantes. Je lui disais : j’ai besoin de telle gentiane. Il me répondait : ah oui, je l’ai vue il y a dix ans, à tel endroit. » Une collaboration décisive, qui marquera le début d’une longue histoire avec Champex. C’est d’ailleurs dans le chalet du jardin alpin que naît sa relation avec celle qui deviendra sa femme, professeure de chimie, avec qui il sera marié 47 ans.
Six gentianes à portée de chalet
Spécialiste des gentianes — il en a cherché dans les Rocheuses, dans l’Himalaya, en a dirigé des thèses entières sur le sujet — Kurt Hostettmann recense six espèces différentes autour de Champex. La gentiane printanière, la gentiane ciliée, la gentiane champêtre… « La gentiane jaune, la plus célèbre, celle qu’on utilise pour faire la Suze et les apéritifs, ne pousse pas à Champex. Elle pousse à La Fouly. »
Il connaît chaque recoin du territoire. La promenade qu’il recommande le plus ? Partir du bout du lac en direction du télésiège. « Vous avez environ 40 plantes médicinales sur ce parcours. Je le fais chaque année au moins cinq fois pour l’office du tourisme. »
Des plantes qui soignent, preuves à l’appui
Le professeur ne se contente pas d’observer. Il a consacré sa carrière à démontrer scientifiquement ce que les guérisseurs traditionnels pressentaient. Un exemple frappant : l’épilobe à petites fleurs, une plante qui pousse autour de son chalet comme une mauvaise herbe. Une guérisseuse autrichienne, Maria Treben, la recommandait contre les problèmes de prostate. Sujet à caution pour beaucoup — jusqu’à ce que son doctorant Bertrand Ducret, aujourd’hui CEO de Debiopharm à Lausanne, identifie le principe actif et démontre cliniquement son efficacité. « Elle avait raison. On peut éviter l’intervention chirurgicale dans certains cas. »
La myrtille sauvage, abondante au Val d’Arpette, est une autre de ses favorites. « Des dizaines d’études cliniques prouvent que le jus de myrtille améliore la mémoire. » Avec une précision importante : les myrtilles vendues en commerce ont les pigments actifs uniquement dans la peau, alors que la myrtille sauvage en est colorée jusqu’au cœur. « Les myrtilles du commerce ne servent à rien pour la mémoire. »
Quant au romarin, il cite Shakespeare — « There is rosemary, that’s for remembrance » — et les Grecs anciens, qui frottaient les tempes de leurs enfants avec des brins frais avant l’école. « Ça marche. Il faut inhaler l’huile essentielle riche en cinéole. »
L’eau, les sommets, et une philosophie de vie
Au-delà des plantes, c’est aussi la géographie de Champex qui retient le professeur. Le lac, bien sûr. Mais surtout l’eau qui coule. « J’aime encore mieux l’eau qui coule. Je suis adepte d’Héraclite d’Éphèse : Panta rei, tout coule, tout passe. » Il a vu les chutes du Niagara, les chutes Victoria, les chutes d’Iguazú. Celles du Durnand, à quelques centaines de mètres de chez lui, le touchent autant. « Si vous êtes un peu déprimé, allez devant une chute d’eau. Pas besoin d’antidépresseurs. »
La vue sur le massif du Grand Combin, les cabanes alpines accessibles grâce aux remontées mécaniques, les bons restaurants — il les cite tous. Et il tient à le préciser : quand des groupes de médecins viennent le rejoindre pour des excursions botaniques au Val d’Arpette, il refuse catégoriquement le pique-nique. « Je les oblige à aller au restaurant. Il faut aider au développement touristique. »
Après Columbia University, Kyoto, Vancouver, Surabaya, la Chine, le Malawi, Tahiti, la Réunion, et vingt pays africains visités pour l’OMS, Kurt Hostettmann a adapté la formule de Jules César à sa propre trajectoire. Veni, vidi, vici est devenu Veni, vidi, mansi : je suis venu, j’ai vu, je suis resté. « Je resterai ici jusqu’à la fin de mes jours. C’est impossible de quitter Champex », conclut-il.
Propos recueillis le 27 mai 2026 lors des Journées Digitourism à Champex-Lac.